Les quatre vies du Pont de Suresnes

novembre 2021

La Seine est aussi une frontière à franchir. Sa traversée est indissociable de toutes les activités humaines. A partir du 19e siècle les ponts succèdent au bac. Et ceux de Suresnes ont connu une histoire à rebondissement…

Texte : Matthieu Frachon.

Illustrations : SHS, MUS, Archives municipales

Au-delà du fleuve, c’est l’aventure ! Lorsque le pont paraît, la modernité s’avance et la vie d’une commune en est bouleversée. Quand Suresnes se voit reliée à l’autre rive du fleuve, c’est une nouvelle ère qui commence. Retour sur une histoire en quatre épisodes.

Episode 1 : du bac au pont

Il y eu d’abord le bac, dès le XVIe siècle. En 1590 un bail est signé entre le prévôt et un certain Jean Séjourne, voiturier par eau. Durant plus de deux siècles c’est par ce bac que passent les marchandises, notamment les fruits et légumes qui vont alimenter les marchés parisiens. Mais la construction du pont de Neuilly en 1768 et d’un nouveau pont à Saint-Cloud (le premier date de 841) porte un coup au bac. Bien sûr cela oblige à un long détour pour franchir la Seine mais c’est beaucoup plus sûr et plus adapté au monde en évolution. En 1837, les frères Seguin, ingénieurs ardéchois, proposent la construction d’un pont suspendu, système de leur invention. Le 10 mai 1838, la municipalité de Suresnes dit « oui » au pont. Une première bataille oppose l’administration centrale à la municipalité. Cette dernière veut conserver le point de passage ancien et édifier le pont en partant de la rue du Bac. A Paris on estime que l’ouvrage devrait partir de la rue de la Barre (actuelle rue du Pont). L’administration centrale a gain de cause. C’est un concessionnaire, Monsieur Ruille, qui va amener l’argent pour édifier le pont en échange des droits de péage durant 79 ans. Le 24 avril 1842, le pont de Suresnes est inauguré. Il est possible de passer d’une rive à l’autre moyennant un péage s’échelonnant de deux centimes pour un mouton à 35 centimes pour une charrette, le piéton paie cinq centimes. Ces droits de péage sont contestés, ils ralentissent le trafic, provoquent des bagarres. Avec ses deux trottoirs pour piétons, ses sept mètres de large et son allure de navire surmonté de mâts et de filins de fer, le pont tient bon jusqu’en septembre 1870. C’est la guerre perdue contre la Prusse qui va avoir raison de la construction.

Episode 2 : un pont de bateaux

Le 8 février 1871, Guillaume II de Prusse venu se faire couronner empereur d’Allemagne à Versailles, franchit la Seine sur un pont de bateaux construit par ses pontonniers. Lesquels le détruisent aussitôt qu’ils n’en ont plus l’usage. Il faut rebâtir ! Suresnes est de nouveau isolée sur la rive gauche de la Seine. L’armée vient à la rescousse. Pas par bonté d’âme mais par dessein stratégique : il lui faut franchir le fleuve pour aller combattre la Commune à Paris. Un nouveau pont de bateaux est construit. Une fois la rébellion matée, on va détruire l’ouvrage du Génie et rebâtir le vrai pont, non ? Et bien non ! Le pont suspendu est irréparable, on garde les bateaux en attendant mieux. Ce pont provisoire flottant est sous la surveillance des hommes du Génie et permet à de nombreux Parisiens d’oublier la défaite en allant dans les cafés et les guinguettes de Suresnes… et accessoirement au commerce suresnois de prospérer grâce aux échanges avec l’autre rive.

Episode 3 : un pont trop étroit

Le pont II est à l’étude. La modernité ne saurait se contenter d’un ouvrage provisoire, fut-il l’œuvre de l’habileté des militaires du Génie. Le 20 février 1872 le Conseil municipal approuve le projet de nouvel édifice. C’est l’ingénieur Legrand qui est chargé de sa conception, le chantier est attribué à un certain Martin en 1873. Le 24 novembre 1874, le pont nouveau est arrivé. On démonte les bateaux, le Génie plie bagage. Le pont de Suresnes est moderne, métallique, l’avenir s’annonce radieux ! Oui, mais… Dès son entrée en service le pont se révèle trop étroit. Le conseiller général Féron l’affirme «les jours de courses ou de revue, la foule atteint un tel point qu’on s’y écrase littéralement ! » L’arrivée du train du bois de Boulogne, le développement de l’automobile viennent aggraver la situation. En 1897, il est décidé d’élargir le pont. La Ville de Paris participe au financement de ces travaux, au passage on orne le pont de quelques décorations exécutées par le sculpteur Emmanuel Fremiet. Le pont enfin élargi mesure 11 mètres, les travaux s’achèvent en 1901. Mais l’ouvrage reste sous-dimensionné et fragile. Une péniche a heurté l’une des piles et l’a abîmé, il faut songer à un nouvel édifice.

Episode 4 : le pont moderne

En 1936, le Conseil général poussé par Henri Sellier, maire de Suresnes, décide la construction d’un nouveau pont. Le pont III n’est achevé qu’en 1950, la guerre ayant interrompu les travaux. Situé en amont de l’ancien ouvrage, il modifie durablement le paysage urbain de Suresnes en tournant le dos aux anciens quartiers. Le 22 février 1951 a lieu l’inauguration du pont qui mesure 160 m de long et 30 m de large. L’ancien ouvrage métallique peut alors être détruit. Un pont chasse l’autre. Les trois ponts sont le reflet de leur temps, alors que l’on évoque les « mobilités douces », y aura t-il un autre ouvrage ? Tout est possible, les futurologues des années 60 imaginaient bien des navettes aériennes pour franchir la Seine !

Lire aussi l’article sur la nouvelle exposition du MUS “Seine de vie, de Paris à l’estuaire”

 

Qui a détruit le pont en 1870 ?

En septembre 1870 les Prussiens s’avancent vers Paris. Ils s’apprêtent à faire le siège de la capitale. Un cri retentit dans Suresnes : « Les Uhlans » ! Ces féroces cavaliers, fer de lance de l’envahisseur, sont la terreur des populations. L’ennemi est là, il ne doit pas passer !

Alors les Suresnois, rassemblant les tables de bois des cafés et les chaises, auraient mis le feu à la passerelle… Avant qu’un officier français en tournée d’inspection ne paraisse : il n’y avait point de Uhlans !

Histoire vraie ? Rien n’est moins sûr. Selon des documents officiels, la destruction du pont a bel et bien été programmée par l’état-major français pour enrayer la progression prussienne.

Naissance de l’embouteillage administratif

En parallèle de l’agrandissement du pont de Suresnes, il est décidé d’élargir et d’aménager l’entrée du bois de Boulogne. Mais les autorités décrètent que les automobilistes doivent déclarer à l’entrée de Paris comme à la sortie, la contenance de leur réservoir d’essence. Contre cette déclaration, on leur remet une attestation de couleur verte.

Et voilà comment on crée un superbe embouteillage entre le pont et le bois ! Souligner une ressemblance entre cette situation ubuesque et un engorgement actuel ne saurait être que le fruit d’un mauvais esprit, bien entendu.

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