La grande histoire militaire des transmissions s’est écrite à Suresnes

juin 2023

Dans les conditions extrêmes de la bataille, la capacité à transmettre et intercepter peut changer le cours d’un conflit. Installé dans la forteresse du Mont-Valérien, le 8e régiment de transmissions est le dépositaire de cet art crucial de la guerre.

Texte : Matthieu Frachon Images : 8e RT – MUS

Le Mont-Valérien est un lieu de mémoire à plusieurs titres. Il a combattu les Prussiens en 1870 de toute la force de ses canons, a été le théâtre des horreurs de l’Occupation. Mais sa vocation militaire s’exerce dans le domaine crucial des transmissions et la forteresse a en son sein un musée qui a beaucoup d’histoires à raconter.

La grande histoire militaire des transmissions remplirait un livre. Elle prend attache dès le XIXe siècle au fort du Mont-Valérien avec l’installation d’une école des transmissions.

L’administration des Postes avait été chargée de la mise en place des unités de « télégraphie militaire » en 1875 mais il apparaît très vite qu’une instruction spécifiquement militaire est nécessaire. Celle-ci est donc créée en 1884 au Mont-Valérien.

C’est tout d’abord au corps du Génie qu’est dévolue la fonction. Au début du XXe siècle, le bataillon du Génie dit de transmissions est stationné à Suresnes et à Rueil. Transformé en 8e régiment en 1913, il reçoit son drapeau des mains du président Poincaré lors de la revue du 14 juillet. C’est l’ancêtre du 8e « trans » qui est dans les murs de la forteresse aujourd’hui.

Téléphones de campagne

Traverser l’enceinte de cette partie militaire du Mont-Valérien, c’est entrer dans l’histoire. La caserne déploie ses bâtiments, un half-track datant de la Libération est stationné, témoignage mécanique des unités de la France Libre. Mais c’est en se rendant au musée que l’on mesure le poids des transmissions au sein des conflits. Les matériels sont là, dans leurs vitrines, à côté des mannequins en tenues d’époque.

L’histoire du 8e régiment de transmissions pourrait se résumer à l’énumération administrative de son parcours. Héritier du 8e régiment du Génie, il est créé en 1947 et regroupe plusieurs unités dissoutes. Après de multiples réorganisations, il est dénommé depuis 2014 « Direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information d’Île-de-France – 8e régiment de transmissions. »

Au-delà de cet aspect technique, c’est l’histoire – et les hommes qui l’écrivent – qui est primordiale. Ce régiment est unique par son emplacement et par ce qu’il nous enseigne de l’importance du « faire savoir », de transmettre dans des conditions extrêmes.

Il faut s’imaginer la vie d’un sapeur télégraphiste durant le premier conflit mondial : lourdement équipé, il déroule du câble, celui des fils de téléphone, il doit réparer les fils coupés, il suit la vague d’assaut, subit le feu de l’ennemi. Entre deux assauts, il est au central téléphonique, veille à ce que ces fameux « téléphones de campagnes » fonctionnent, ils sont primordiaux et sauvent des vies.

A l’arrière, ce sont les interceptions qui changent le cours de la guerre. La fameuse station d’écoute de la tour Eiffel qui permet d’intercepter les communications allemandes comporte des opérateurs du 8e génie et des militaires formés à l’école du Mont-Valérien. Cet ancêtre de l’actuel régiment paye le prix fort durant la guerre de 14-18 : 1 500 tués et 6 000 blessés.

Opérateurs clandestins

En 1939, la forteresse voit ses occupants partir. Mobilisés, les hommes du 8 rejoignent leurs unités. C’est dans la Résistance qu’ils vont s’illustrer. Dans les vitrines du musée se trouvent les témoignages du sacrifice de certains de ces soldats de l’ombre comme le commandant Paul Labat. Il fut sous le pseudonyme de Deslandes le chef des transmissions de la Résistance. Arrêté le 29 mars 1944 il est exécuté au camp de Struthof avec les 80 membres de son réseau.

Les opérateurs clandestins, qu’ils soient envoyés par Londres ou issus de la résistance intérieure, ont une espérance de vie de 6 mois. Au détour d’une vitrine, on peut voir un poste émetteur clandestin, une radio qui permettait d’entendre la BBC. On pourrait presque entendre résonner dans la pièce le célèbre « ici Londres, les Français parlent aux Français. »

En rejoignant la clandestinité, les militaires emmènent du matériel et leur savoir-faire. Ils vont former des opérateurs, ils seront la base des transmissions de la 1re Armée française qui s’élance à l’assaut du Rhin en 1944. L’un des officiers du 8, le capitaine Masson, participe à la libération du camp de Buchenwald. Devenu 8e régiment de transmissions, il est le seul régiment de l’armée de terre à avoir sur son drapeau l’inscription « Résistance 1940/1944 » ainsi que la croix de guerre 39-45.

Les transmissions ont été au cœur des conflits, depuis le porteur de courrier athénien de Marathon jusqu’aux modernes messages électroniques en passant par le télégraphe de Chappe et les signaux optiques. Dans la guerre, dans la clandestinité, le fameux BEC (Besoin d’En Connaître) cher aux militaires reste d’une brûlante actualité.

 

Le dernier colombier militaire d’Europe

Valérien La forteresse du Mont-Valérien abrite aussi une curiosité historique : le dernier colombier militaire encore en activité en Europe. Le mini-musée retrace l’histoire de ces pigeonsvoyageurs qui furent si utiles depuis l’Antiquité.

Il contient la dépouille empaillée de Vaillant, émérite pigeon décoré lors de la Première Guerre mondiale. Il fut le dernier pigeon lâché du fort de Vaux à Verdun le 4 juin 1916 et mourut intoxiqué par les gaz de combat en délivrant son message : « Nous tenons toujours, mais nous subissons une attaque par les gaz et les fumées très dangereuses. Il y a urgence à nous dégager. C’est mon dernier pigeon. Signé : Commandant Raynal. »

 

La musique et le Mont-Valérien

Le colonel Hubert Delestrée premier chef de corps du 8e régiment de Transmissions (1948-1952) avait la fibre mélomane. Négligeant la sentence attribuée à Clemenceau qui veut que « la musique militaire est à la musique ce que la cuisine militaire est à la gastronomie », il réorganise la musique du régiment en 1949.

Le succès est au rendez-vous, de nombreux musiciens sortent des rangs, dont le trompettiste Maurice André. Cet ensemble forme l’ossature de la direction de la plupart des unités musicales de l’armée de terre. Le colonel Delestrée a une plaque de rue à son nom à Suresnes car il fut aussi le président-fondateur du syndicat d’initiative de la ville.

Nos plus sincères remerciements vont au lieutenant-colonel Michel Louot, officier traditions, qui nous a servi de guide au sein du musée.

Le musée est ouvert aux groupes sur réservation et se visite durant les journées du patrimoine.

Réalisé avec le concours de la Société d’histoire de Suresnes

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