Fernand Forest, itinéraire d’un inventeur à tout prix

octobre 2022

Concepteur prolifique, cet autodidacte de génie fut le père du moteur à explosion qui révolutionna l’automobile. Installé à Suresnes en 1907, il ne cessa malgré la ruine d’innover et de déposer des brevets. Après sa mort, la Ville lui offrit une concession perpétuelle au cimetière Voltaire.

Texte : Matthieu Frachon Photos : MUS

Moteur à explosion, quatre cylindres et cycle à quatre temps, cette architecture technique a fait les beaux jours de l’industrie mécanique. A donné naissance à des légendes, comme la célèbre moto Honda 750 Four, la « Quatre pattes ». Ce moteur est né d’un esprit étonnant, un inventeur dans l’âme, Fernand Forest (1851- 1914).

L’histoire pourrait commencer par le classique « tout petit à l’école…», mais il n’en est rien. Les bancs de l’école, ce fils d’ouvrier tapissier n’en use pas très longtemps. A 14 ans, il entre en apprentissage. Pour un petit Auvergnat en cette année 1865, le monde du travail est à Thiers, capitale de la coutellerie. Les couteliers sont une sorte d’aristocratie de la classe ouvrière, certains œuvrent depuis leur atelier à domicile.

Mais Fernand est passionné de mécanique, et une fois que l’on a fabriqué un couteau, on a fait le tour de la question. Après quelques mois à Thiers, il rejoint un atelier de mécanique à Clermont Ferrand. Tel un Rastignac auvergnat, il « monte à la capitale » en 1868 pour entrer dans les ateliers Cail, le plus grand fabriquant de locomotives et d’engins agricoles de France. La vie est belle dans l’univers des bielles, Fernand Forest ne met que trois ans à devenir un très jeune contremaître.

Esprit d’entreprise et de découverte

Mais décidément, le jeune homme a la bougeotte : en 1871 il part faire le tour de la France des artisans les plus réputés dans le domaine de la mécanique. On peut imaginer que la mise à l’arrêt de l’industrie due à la guerre de 1870 et les soubresauts du Paris de la Commune n’ont pas été étrangers à sa décision.

Après trois ans de périple, il revient à Paris suivre les cours du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Inventeur dans l’âme, il crée dans son atelier, le soir venu. Possédé par l’esprit d’entreprise et de découverte, il s’associe avec un certain Victor Renard, qui ne se révélera guère rusé. Le domaine de la petite entreprise ne peut qu’être le vélocipède, moyen révolutionnaire de déplacement. En ce temps-là tout reste à faire et les bicyclettes sont des TGV (très grand vélo), aux formes étranges.

La première invention de Fernand Forest dûment déposée est un système de grand bicycle (vélo géant) à grande vitesse. Hélas, la fortune ne sourit pas toujours aux audacieux, l’association Renard-Forest périclite, Fernand repart de zéro. En 1880, ilse marie avec Victorine Forest, née Surrugue et le couple a six garçons. L’aîné, Pierre, sera aviateur, le petit dernier, Louis, deviendra inventeur.

Fernand invente à tour de bras, il se passionne pour la mécanique appliquée aux principes de locomotion. Pour propulser, il faut de l’énergie, alors il cherche ! L’auto, c’est l’avenir. Le Français Amédée Bollée a commercialisé en 1873 L’Obéissante, une sorte de minibus à vapeur capable de transporter 12 personnes à la vitesse époustouflante de 40 km/h.

Mais ce n’est ni plus ni moins qu’un train sur la route, l’infaillible administration française ne s’y trompe pas puisqu’elle classe ces véhicules dans la catégorie « matériel roulant ferroviaire ». Fernand Forest n’est pas le premier à se pencher sur le problème. Mais il va synthétiser les recherches de ses contemporains et inventer l’architecture du moteur moderne.

Il faut d’abord se concentrer sur le combustible. Le gaz est dangereux, l’électricité ne l’intéresse pas, la vapeur est déjà domestiquée, il reste le pétrole. Cela tombe bien, puisqu’un Américain, Georges Brayton, a inventé le carburateur en 1872. Le Français Alphonse Beau de Rochas a lui imaginé un cycle à 4 temps pour le moteur : admission-compression-détente-échappement.

Mais il n’est qu’un théoricien, il ne développe pas son idée. Fernand réfléchit à la manière d’améliorer tout cela, et il trouve en 1887. Le moteur à explosion, à quatre temps et à quatre cylindres est né ! Révolution ! Accessoirement, il améliore le carburateur, invente une magnéto basse tension, et ajuste les instants d’ouverture et de fermeture des soupapes. À ce stade de notre récit, nous pouvons légitimement dire : « Cours Forest, ta fortune est faite ! » Mais non, le prix exigé pour le dépôt, et surtout pour la durée, d’un brevet est tel que l’inventeur ne brevète pas son invention. Ces maudits brevets seront le drame de son existence. Cet homme est un génie, mais pas un gestionnaire.

Il s’installe boulevard de Versailles

En 1889, il s’associe avec monsieur Gillet pour créer une fabrique dénommée Gillet-Forest. Au départ l’atelier fabrique des lampes à pétrole, avant de se lancer dans l’automobile. Mais Forest n’exploite pas ses propres inventions, il commence par produire des voitures à vapeur. Et lorsque l’entreprise se lance dans le moteur à explosion en 1902, il est trop tard, le marché est saturé. Curieux paradoxe que celui de cet innovateur qui retarde.

En 1907, il est ruiné. Il quitte Paris, s’installe à Suresnes au 22 boulevard de Versailles (boulevard Henri Sellier). Il continue à inventer, mais en 1909 son matériel et ses meubles sont saisis. Tel le héros du poème de Kipling, l’œuvre de sa vie détruite, il continue à œuvrer et à inventer. La République reconnaît ses mérites et lui octroie la Légion d’honneur en 1910.

Le 12 avril 1914, il fait une démonstration à Monaco de sa dernière création, un canot à moteur dénommé La Gazelle. L’embarcation heurte des rochers sous-marins et se retourne. Choqué, Fernand Forest est victime d’une attaque cérébrale et meurt à 63 ans. La mairie de Suresnes lui offre une concession perpétuelle au cimetière Voltaire et verse une rente à sa veuve. Ainsi vécut un inventeur digne de son temps, figure méconnue de la marche du progrès.

Inventaire d’un inventeur

Dresser la liste des inventions, améliorations et trouvailles de Fernand Forest équivaudrait à remplir une grande partie de ce magazine. Nous nous bornerons donc à signaler : des moteurs à gaz, l’indicateur de niveau (toujours utilisé pour indiquer la gîte d’un bateau), la magnéto basse tension (si vous avez eu une mobylette…), une transmission, des systèmes de sous-marin, une amélioration du moteur rotatif, le prédécesseur du compteur kilométrique, un moteur à gaz et à essence à cylindres rayonnants (dit comme ça cela paraît simple, mais cela a révolutionné l’aviation), des treuils automobiles…

Accessoirement Fernand Forest a fourni quasiment tous les ministères : pompes pour l’agriculture, moteurs pour les établissements scientifiques, canots pour la Marine, voitures pour les postes, ballons pour la guerre…

Spolié par le système des brevets

Si Forest ne s’est pas enrichi, c’est à cause du système des brevets : il fallait constituer un lourd dossier pour protéger ses inventions, mais aussi payer les redevances annuelles pour continuer à bénéficier de cette protection. Faute d’argent, Fernand Forest n’a pas pu obtenir la rente qu’aurait dû lui apporter son travail.

LE SAVIEZ-VOUS ?

Jules Verne évoque la marque automobile Gillet-Forest en 1904 dans son roman le plus rempli d’anticipation Maître du Monde.

Réalisé avec le concours de la Société d’histoire de Suresnes

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